Tente réparée… vélos nettoyés… habits lavés… A chaque fois nous sommes impatients d'enfourcher nos montures vers l'inconnu mais il nous faut nous séparer de la quiétude rassurante et des commodités du cadre de l'hôtel ! Généralement, dès les premiers kilomètres, nous sommes de nouveau en mode aventuriers et accueillons l'imprévu les yeux grands ouverts… Une ville figée dans le temps, lorsque sa mine fonctionnait encore… Une descente de 70 km… Des formations géologiques, la nature revêtant son habit de scène bariolé avec du rouge, de l'ocre, du violet, du jaune, du gris, du mauve, du banc…

Une vallée arborée, irriguée, incroyable au milieu de ces paysages désertiques… L'école avec Alix et Lucas au milieu d'une quarantaine d'enfants… Des rencontres de bord de route avec d'autres cyclo… Pédaler au milieu de ‘bufedales', ces lacs formés par la fonte des glaciers offrant un pâturage de 1er choix aux troupeaux éclectiques (moutons, chèvres, chevaux, ânes, lamas et vaches mélangés)… Promontoires vertigineux au dessus des canyons… Des montées infinissables…

Pour finalement arriver à Potosi, au terme de 60 km dont les 6 derniers ont été faits à une vitesse escargotesque : 2,4km/h ! Visites nous demanderez-vous ? Que nenni ! Nous avons eu l'impression de remonter un tremplin de saut à ski, la circulation en plus !

Ereintés, nous nous écroulons sur les canapés de la fondation ‘voix libres’, devant un thé et des petits gâteaux… Plutôt agréable comme fin de parcours ! Carlito et Marie-Eugenie nous installent et nous racontent la fondation : accompagnement des familles qui vivent dans la montagne, en apportant instruction via la construction d'une école, la mise en place de micro crédits, des groupes de parole, des médecins, des avocats …

Veuves, maltraitées, abandonnées, victimes du réchauffement climatique et de la sécheresse, certaines femmes quittent la campagne pour tenter leur chance à Potosi. Mais sans diplôme et avec beaucoup d'enfants, impossible de trouver travail et logement… Leur unique option : devenir gardiennes des entrées de mines.

15m2 pour une femme et ses 5 enfants, sans eau, sans mobilité,  un salaire de misère sans assurance, elles gardent les outils des mineurs ou travaillent à l'extérieur de la mine, triant les minerais et jetant ce qui ne sert plus, avec l’aide de leurs enfants. Les vendredis, jour de liesse et d'alcool, les gardiennes se retrouvent souvent victimes de vols, viols et de violence…

A 45 ans, si tout va bien, s'il n'y a pas eu d'affaissement de galerie, de chute, de fuite de gaz, les mineurs meurent du mal de la mine, laissant veuves et orphelins.

C’est un travail titanesque de la fondation, efficace, géré maestralement par les 20 employés de la rue Delgalillo.

Une fois le week-end passé à arpenter les rues pentues de la ville, à  découvrir la vie des sœurs du couvent de Santa Teresa, à remonter le temps au musée de la monnaie, à plonger dans les sources d'eau – trop – chaudes de l'œil de l'Inca, nous prenons le chemin de l'école.

 

 

30 minutes de chemins chaotiques, poussiéreux, montagnards pour passer de l'autre coté du Cerro Rico et ouvrir la porte de l'école Robertito. Imaginez une grande cour dans laquelle 3 femmes lavent, épluchent les légumes pour le repas du midi, des 3-4 ans au débarbouillage – coiffage matinal par la maitresse, un chiot, quelques CP qui travaillent sur un banc, un bébé de 1 mois géré par sa tante en classe de cm2, des adultes mettant au point les travaux de la garderie… Et des salles tout autour : garderie, cp, ce1-ce2, cm1, cm2, cuisine, réfectoire. Et encore autour, de la montagne et des camions… Et la grosse cloche sonnant tout a coup, libérant une centaine d'enfants pour les 30 minutes récréatives !

Les cm1-cm2 écrivent l'histoire, les ce1-ce2 la dessinent et tous viendront l’écouter, les grands en mode ultra concentrés, les plus petits en mode ultra… dissipés ! J'en prendrai 2 ou 3 sur mes genoux, gagnant quelques minutes de répit… Attachant, morveux, crasseux, abîmés, mais voulant jouer, rire, jouer et encore jouer !

 

Le lendemain nous entrons dans le Cerro Rico (la montagne riche), à l'intérieur du « cri de la pierre ». Suivant des galeries étroites, pentues, accidentées, ça ressemble plus à de la spéléo qu'à autre chose, nous marchons en imaginant les mineurs, fourmis travailleuses, carburant à l’aide de la coca, de l'alcool à 90° pour oublier la soif, la faim, la fatigue, la douleur… Cherchant inlassablement les veines de minéraux au cœur de cette montagne exploitée depuis le XVIème siècle…

 

Déclarée Patrimoine Mondial de l'humanité en danger en 2004, 80 km de galeries traversent la montagne, 15 000 mineurs y travaillent, 37 coopératives se partagent le terrain, 150 camions de 40 T de minerais sortent chaque jour, 150 familles survivent et 1 fondation accompagne les femmes et les enfants avec un amour sans limite !

 

Sur la route du départ, nous savons que cette étape à Potosi restera à jamais plus que gravée dans nos cœurs et nos esprits, et nous souhaitons contribuer au travail effectué par ‘voix libres' depuis chez nous… Puis nous pensons à cette frontière invisible mais bien réelle entre les familles du cerro et celles des barrios. Pas de porosité entre ce mur là… Les uns n'existent pas pour les autres… Alors qu'il suffit de lever la tête…

 

 

 

 

 

De Potosi à Sucre, c'est facile, la route est belle et ça descend tout le long ! Buvant ces paroles, nous dévalons les kilomètres, sachant que nous allons passer de 4100m à 2700m.

Mais encore une fois, sur le papier, c'est sympa, et la réalité, c'est autre chose ! Le 1er jour nickel, tout schuss… Le 2ème jour, ça descend déjà un peu moins et le 3ème… ça monte carrément ! Ajoutez un petit coup – de vent – dans le nez et le tour est joué ! Nous dormirons à 20km de sucre, en haut d'un mirador, sous le regard de Marie, n'en voulant pas plus !

 

 

Sucre, la ville blanche, est fortement marquée par le colonialisme. Capitale du pays de 1825 à la fin du XIXème, le gouvernement bolivien s'installe à La Paz après le déclin économique de Potosi et une guerre civile. Elle est aujourd'hui capitale constitutionnelle et abrite le siège de la cour suprême.

 

 

Nous sautons dans un bus pour rejoindre Santa Cruz. Si Lucas annonce que finalement, nous aurions pu faire la route en pédalant, cette affirmation durera que quelques dizaines de kilomètres… Après s'être endormie, Alix sursaute et s'écrie, alarmée : « C'est la route qui est cassée ou le bus ? » La route, découpée dans la falaise, imprime sa fréquence de vibration dans notre corps jusqu'au cortex. Je profite de ces heures parkinsoniennes, de transit, pour laisser mon esprit s'évader, slalomer entre les étoiles, plonger dans la poussière de la route calamina, perdu entre réalité inquiète et douloureuse et immatérialité nocturne. Nous avons de la chance d'être en forme, sans souci de santé, de courir les routes et découvrir notre Terre, jouer sur elle, en profiter insouciamment, comme des enfants.

La maladie et les réalités humaines du 21ème siècle nous rattrapent toujours trop vite…

 

A Santa Cruz, nous vivons un peu comme en villégiature : accueillis dans la famille d'un ami de Marjo, nous sommes véhiculés dans cette ville de plus d'1,5 millions d'habitants, à l'organisation routière cacophonique ! Il y a un code de la route mais il n'est pas respecté et les priorités vont aux plus gros, aux plus rapides, à celui qui a le temps de passer ! Les quartiers se forment en suivant les anneaux d'un escargot, développant des zones plus fermées, sécurisées, reléguant la pauvreté et la petite délinquance un peu plus loin. Si la ville connait une croissance prospère, les écarts de niveau de vie y sont indexés.

Nous traversons cette plus grande ville de Bolivie, de haut en bas, de gauche a droite, tirant des bords du musée au centre évangélique dans lequel nous construisons une nouvelle histoire, du marché au magasin de vélo car Marjo, suite à son pédalage atomique, a cassé son pédalier ! Le tout à 416m d'altitude, sous un soleil de plomb, entourés d’arbres, de fruits, d'oiseaux, de légumes… La fraicheur sèche de l'altiplano nous manquerait presque ! Nous en profitons en faisant  le plein de découvertes gustatives, sachant que nous reprendrons le bus dans 2 jours pour la capitale et remontrons sur nos vélos pour les derniers 600 km péruviens…